Ma chère enfant,
Reçu tes nouvelles avec gratitude. Je t’en prie, chère enfant, plus de clarté et une meilleure vue d’ensemble. Je sais, mon chéri, le mal que tu te donnes, mais je te montrerai tes lettres et tu me diras si tu t’y reconnais. Moi, je vais à merveille. La conférence d’Essen n’a pas eu d’échos intéressants, en revanche, elle a connu ici un succès qui a dépassé même celui de Hambourg. Une salle archipleine malgré un concert de Kreisler, début retardé parce qu’il a fallu installer des sièges sur l’estrade, un public qui a écouté d’une façon remarquable – entre autres, et c’est curieux, de nombreux ecclésiastiques. J’ai dû ensuite inscrire mon nom sur environ soixante-dix à cent livres tous neufs ; parmi les amateurs, de très jolies filles que j’aurais préféré remercier autrement. Cette brave société littéraire n’avait pas fait salle aussi comble depuis sept ans – j’ai été choyé en conséquence. Tout cela vous émeut singulièrement dans ce monde tout à fait étranger que me semble être Cologne : les gens d’ici lisent quand même plus solidement, ils sont plus fidèles, reprennent une oeuvre à son début, titre après titre. Je vais aller encore au musée aujourd’hui, puis visiter le trésor de la cathédrale, mais – tu vois ? – je trouve quand même le temps de t’écrire à l’encre cette longue lettre. Je serai demain à Aix-la-Chapelle, dimanche à Dusseldorf où je veux parler à Viertel.
Toute sorte de bonnes choses pour la maisonnée, ton
Stefan
Friderike & Stefan Zweig
«L’amour inquiet»
10/18
