Journal de lectures – pillage – longuet et approximatif
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Samedi, en sympathie minable avec les grosses pluies et orages des contrées voisines, Gard et Lozère (si j’en juge par ce qu’annonçait la radio) : un peu de vent, assez pour renverser régulièrement certains de mes pots, et humidité constante entre suspension et chute paresseuse. Assez plat et neutre temps pour que la poutre sculptée que j’avais voulu fixer, en tenant maladroitement mon appareil, et déclenchant malaisément, gênée par les vêtements sous plastiques et le sac de linge que je trimbalais reste pudiquement invisible dans l’approfondissement de l’ombre, effacée.
M’est venue l’envie de me résumer mes dernières lectures. Après avoir refermé Kawabata, j’ai repris, parce que j’avais aimé ma première lecture, «un fait divers» de François Bon. Redonner vie à un fait divers. En place d’un scénario auquel il renonce une suite de monologues. Par la voix de chaque protagoniste, l’homme, la femme, l’amie, le compagnon de cette dernière, l’inspecteur de police, un acteur, le metteur en scène du film projeté à partir de cette histoire, voix intérieures avec la distance nécessaire à la profération sur un plateau, se trouvent redits l’action, le passé, et même ce qui a suivi, et ce qu’est le monde, la société où cela a lieu. « L’homme. : La mort marchait avec moi, j’étais entré avec la mort et ce n’est pas un choix qu’un homme décide la tête claire, plutôt une ombre noire indistincte qui s’interposait à mesure des heures passées entre mes yeux et mes mains, et leurs yeux et leurs main » « L’amie. : Elle lui avait tout donné, sans réserve. Et lorsqu’il a réouvert la paume, que le sable est tombé, d’elle il n’y avait plus rien. De ce qu’elle avait tenu pour le plus fragile et secret de ses possessions tout avait été touché et fripé, gaspillé. Elle-même ce sac de peau vide sur un coin de ciment, sans souffle, incapable même de se saisir d’un secours qu’on lui offre. » « Inspecteur. : Bien sûr nous avions (avant même d’être sur place) convoqué les secours d’urgence, et bien sûr c’était visiblement trop tard. C’est la loi ordinaire de notre métier, et ce à quoi nous sommes formés, que de pénétrer ainsi, comme on doit dans les premières minutes débrouiller les personnages principaux d’un film de la scène par quoi il s’ouvre, les liens forts ou ténus, administratifs ou hasardeux, qui relient cinq êtres qu’on découvre comme par une fenêtre brutalement ouverte, où démesurément ils sont grossis, et comme maintenant figés par le temps paralysé. »![]()
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En quelques pages on évolue d’une caricature savoureuse, d’une fable critique, avec juste la touche d’exagération qui rend évident, tout en nous évitant le contact désagréable avec la réalité dont nous sommes en partie responsables, à une réflexion désenchantée. Le tout écrit avec une fermeté claire, le ton que pourrait avoir ce vieil écrivain couronné qui est le scripteur.
« Quand je me suis installé, Clichy n’était pas encore un lieu de villégiature, et les commissaires-priseurs bradaient la ville lors de ventes aux enchères qui attiraient artistes et publicitaires désireux d’acquérir un lieu de vie plus spacieux que leurs lofts étriqués de la Bastille. Les pauvres étaient devenus trop nombreux, et comme on était lassé de les stocker aux alentours de la capitale, on avait décidé de les exporter dans un pays du tiers monde, où fondus dans une population encore plus misérable, ils ont pu goûter de la malnutrition et du cannibalisme qui lui est conséquent. »
«- Pour ce que tu écris.
- N’empêche, que j’ai encore eu un prix l’an dernier.
- Ne la ramène pas.
- Le prix Bombel.
- Le prix Nobel, papa. Et puis, ça suffit, maintenant. Mange ta compote d’araignées au thé d’écrevisse. »
« Ces gens comme des exutoires, des mutants au dos immenses, qui devaient porter comme des bourriques toutes les poubelles de la Nation. Cette ville sans ville, cette architecture méprisante, cette architecture comme une insulte. Clichy, bâtie au fond d’une impasse, au fond d’un couloir »
« Pourtant, je n’étais pas des mots, je n’étais pas des phrases. Mon cœur n’était pas une pompe qui pulsait l’alphabet. Ne vous souvenez pas de moi comme d’un paragraphe.»
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et puis, et en vieille dame réservée, j’ai eu une seconde d’hésitation : « la tentation du clitoris »,http://www.publie.net/fr/ebook/9782814503717/la-tentation-du-clitoris, monologue crié, revendications, un discours cru plutôt qu’érotique, mêlant une charge contre les mâles, l’aliénation par le travail, un peu aussi par les diktats de la presse féminine, et des féministes. La voix, à travers cela, d’une femme avec ses désirs (pas uniquement physiques), ses limites, sa part d’animalité revendiquée. Un humour dru, allègre.
En choisissant du quasi chaste
« Je veux bien m’accommoder des conditions matérielles de mon existence, mais l’orgasme n’est pas négociable, c’est un droit et un devoir à la fois, si je ne l’atteins pas au-delà du médiocre je serai coupable moi aussi et je continuerai à développer des maladies opportunistes dont mon apparence fera un jour les frais au risque de repousser les derniers amants susceptibles de me grimper comme n’importe quelle jument sauvage, n’importe quelle chatte de gouttière, n’importe quelle humaine en somme, puisque nous sommes pourvues des mêmes organes sensibles comme les boyaux tendus à l’extrême d’un Stradivarius «
« afin de faire de moi un vrai mâle, un de ces êtres qui n’a d’ordinaire guère de problème d’orgasme, et qui par rapport à la femme est bien fruste, bien tranquille dans son cerveau tiré au cordeau, avec ses fantasmes répertoriés, au nombre de douze, treize dans le cas bien rare où il est un phénix, »
« Apaisées, nous ne perdrions plus notre existence à chercher à nous mettre dans tous nos états pour éprouver autre chose que la joie modeste et suffisante de se sentir vivante, nous n’habiterions alors plus que notre cerveau, redécouvrant cet organe délaissé, en ruine, et pourtant si riche en cellules, en possibilités de connexions, nous nous adonnerions avec délices à la pensée, à la réflexion, à l’invention de mondes nouveaux si nombreux, si incalculables, que nous les oublierions au fur et à mesure de leur apparition, »
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Et puis, promis c’est fini, même si j’ai lu de bien belles choses sur des site et blogs, le plaisir, attendu et au rendez-vous, de « la mort d’un jardinier » de Lucien Suel (j’avais attendu qu’il paraisse en livre de poche)
Roman de poète - un flux à l’organisation souterraine, avec pour séparer, sans vraiment séparer, les petits blocs, la virgule, puis le point virgule comme une petite rupture dans l’inflexion, puis le court chapitre pour repartir sur autre piste. La saveur et la dureté du travail du jardin, et à partir du moment où le jardinier, après sa crise cardiaque, git, seul, dans son jardin, le flux des instants de sa vie, des gens, époques, sensations, amitiés, l’amour toujours de celle qui fut trouvée, les parfums, le corps, les saveurs, la nature, les villes et il y a Amsterdam, l’Inde etc… sans ordre chronologique, au fil des idées, des associations, et les livres, tous les livres qui sont le jardin. Et pour le lecteur une dégustation nourrie et charpentée.
« tu as beaucoup travaillé, le jardin n’existait plus, abandonné depuis des dizaines d’années, juste quelques mètres carrés de chiendent de chardon et d’orties cernés par la profusion des arbustes plantés par les oiseaux, aubépines aux longs couteaux pointus pics à glace dirigés vers tes yeux, prunelliers encastrés les uns dans les autres, églantiers et ronces entortillés autour des troncs, dégringolant du ciel, t’enfonçant des épines dans la tête, “ecce homo”, tu t’échines tu t’esquintes tu frappes et coupes et creuses et arraches et scies et brûles et déchiquettes pendant des jours et des jours, t’écroulant sur le dos dans la terre mise au jour, la sueur ruisselle traçant des lignes noires dans la poussière qui recouvre ta poitrine, ton coeur cogne ton coeur cogne, la sueur tombe dans la terre sur le corps des fourmis, tes muscles sont brûlants, »
« les premier à sortir sont toujours les mêmes, navets et radis, deux petites feuilles arrondies, cotylédons fragiles qui étaient embryonnaires dans le ventre de la graine ronde, ils commencent déjà à transformer la lumière en chlorophylle, filtrant le carbone de l’air tandis que le fil blanc de leur racine se glisse s’allonge vers le bas dans l’humus entre les déchets organiques et les agglomérats terreux, tu repères aussi la sortie au jour des laitues et des épinards, les tiges dressées des bébés poireaux et oignons, lignes de cheveux verts hérissés entre la pourpre des betteraves et les papillons petits pois »
« le couvercle de la lessiveuse galvanisée se soulève rythmiquement comme si le linge respirait à pleins poumons dans l’eau savonneuse, les corbeaux font des taches noires sur la neige des champs, tu les vois aussi à Amsterdam dans le musée Van Gogh hurlant au dessus des blés mûrs, tes yeux se mouillent, tes oreilles gelées roulent sous tes doigts qui tâtent, soulèvent les croûtes séchées, tu t’approches du grand miroir de la garde-robe en titubant sur des escarpins trop grands pour toi, les plombs sautent, la platine soulevée de la cuisinière à charbon projette des ombres effrayantes, les chandelles fondent lentement empalées sur les piques du plateau circulaire, flammes agitées par les courants d’air sous le porche »
« tu tournes très lentement sur toi-même sous la cascade bienfaisante, petit à petit toujours en tournant, tu plies les jambes, tu t’accroupis jusqu’à ce que l’eau t’arrive aux épaules, puis tu te détends complètement jusqu’à t’asseoir sur le fond du bassin, à ce moment l’eau monte jusqu’à ton menton, pris d’une impulsion subite tu te laisses glisser, tu t’allonges sur le dos au fond de l’eau les yeux grands ouverts, tu vois la cascade descendre vers toi dans un nuage de bulles. »
« tu n’en peux plus de cette douceur de cette violence, tu te cuirasses, tu ne contrôles rien, tu t’écoules dans le flot du temps, la musique s’éloigne, tu revois l’enfant vêtu d’une aube blanche, il a les yeux bleus et les cheveux blonds, il ressemble à Thomas, il ne dit rien, se tient près de toi, le rouge-gorge s’est posé sur son épaule, une autre silhouette se tient près de lui, c’est ton amour qui te regardes »