Tuesday September 02, 2014 at 0:03

Presser les dernières images du ban des vendanges


Or donc, les compagnons, avec une fanfare que l’on entendait plus qu’on ne la voyait, ont fait leur entrée sur l’esplanade du jardin.
et ce furent de longues discussions, rencontres, regroupements - personnalités, maire, confréries, sénateurs, élus, représentants des Côtes du Rhône, curé,
pendant que les enfants, quelques adultes, moi, nous restions résolument en attente, à côté du podium, devant la cuve du pressoir, les vendangeurs, les photographes aux merveilleux appareils.
Discours de la présidente des Compagnons, du sénateur, de Madame le maire (l’aime bien mais elle fut superbement creuse et longue), d’autres… mais nous, nous regardions les grappes de raisin rouler des caisses dans la cuve, être tassées, un peu (comme il ne s’agissait que d’obtenir du jus, et non du vin, toutes les opérations antérieures et le foulage des grappes étaient omis)…
Une longue succession de prises de parole, un panier de raisin anonyme passant de mains en mains, pour que chacun donne son avis sur sa maturité, nouveaux discours, chant en choeur, un peu noyé de musique pour pallier aux éventuels manques de justesse et de mémoire, de Coupo Santo,
pendant que les enfants tendaient le cou, que certains s’impatientaient et appelaient leurs mères comme recours souverain pour accélérer les choses,
pendant que nous regardions les mains qui posaient les longerons, hésitaient, en changeaient un, soigneusement, longuement, avec des pauses..
et, avant que les officiels proclament l’ouverture du ban des vendanges, en plusieurs langues (avec des accents qui m’enlevaient tout complexe, me donnaient presque sentiment de supériorité) fixaient, testaient le levier
premières gouttes, premières carafes… mais le micro s’étant tu, brusque affluence des buveurs et, cette année, faute d’un vigneron protecteur, j’ai renoncé à obtenir un verre et me suis extirpée, plus ou moins facilement,
pour aller acheter misérablement un verre de jus en bouteille, et, comme mes hanches et mes mains souffraient de se rencontrer pour que je me redresse, comme mes jambes «me remontaient dans le corps» j’ai voulu me nourrir un tantinet, prendre des bouchées apéritives avant les patates et la morue de l’antre… trop de monde attendant les brouillades de truffe, j’ai pris une petite assiette tentante d’escabèche de légume (pas recommandé dans mon cas, l’ai vérifié) me suis installée, à côté des tables qui se garnissaient, face à la chute du rocher sur le Rhône, j’ai regardé le soir descendre, savouré une bouchée, d’autres, eu plaisir, et puis mal au coeur, par fatigue ou autrement
alors sagement, ai cherché où jeter le tout, me suis avancée vers la rampe de sortie, à travers la foule qui se pressait, 
et, les laissant au dîner, aux dégustations de vin, au bal, je suis descendue ranger la grand-mère (et que je ne le sois pas ne change rien à l’âge)
Pardon et merci de votre patience si êtes passés… c’est fini pour cette année.
Dimanche et lundi, deux jours de ciel pur, de lumière, survolant ma cour, y descendant pendant une période de plus en plus brève, dont je profite yeux fermés et peau tendue vers soleil, de bon fort vent surtout ce lundi, de méditation inactive devant fer à repasser, de lectures désordonnées, de petites activités, d’absence rêveuse, de petites courses en maitrisant ma robe rouge dont la dignité était mise à mal par le vent.
Fin.

Monday September 01, 2014 at 20:13

Monday September 01, 2014 at 15:27

Monday September 01, 2014 at 12:46

Monday September 01, 2014 at 7:52

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Monday September 01, 2014 at 0:06

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Abus de vendange - 2


Donc samedi après-midi, il y avait au jardin des Doms, comme toujours, le plaisir de tourner de vue en vue 
autour du rocher (sauf dans la zone neutralisée pour les camions frigorifiques et autres installations nécessaires à l’association des compagnons des Côtes du Rhône et aux traiteurs et producteurs)
mais il y avait aussi un vannier à l’oeuvre, tranquillement, commentant son travail uniquement si on le voulait, avec alors une retenue aimable, 
il y avait des paniers de toutes sortes, toutes tailles, que certains achetaient en s’adressant à une jeune femme - échange de plaisanteries, renseignements, considérations sur les formes, les matériaux, auxquels participaient les regardeurs, phrases sur tout et rien…
il y avait le calme tranquille, la sérénité humble d’une femme et de son rouet, et le plaisir que j’ai pris à rester un long moment auprès d’elle, en parlant peu, doucement, en revenant un rien aux temps de ma jeunesse (où n’ai jamais touché un rouet, mais eu amies tisserandes et en quête de laines)
il y avait la parole rare et précise d’un très sympathique fabricant de balais (mon envie grande d’en acheter un de bruyère pour la cour, et la vision, qui m’a retenue, d’une sorcière Brigetoun errant pendant des heures dans le jardin avec son grand balai), le choix des matériaux – et la préparation, puisque c’est ce qu’il privilégie, du sorgho qu’il cultive lui-même - et me navrait qu’il soit contraint (ne le disait pas) d’en fabriquer de touts petits, des gadgets 
il y avait le jardin, des tables qui se préparaient pour l’entrée de la nuit, des échoppes qui affichaient ce qui serait proposé, et un bonimenteur un peu bassinant mais avec une sonorisation réglée pour qu’on puisse le comprendre ou l’ignorer
il y avait de forts gars à la pédagogie aimable et attentive, émissaires d’une association promouvant la fabrication de tonneaux… l’amusement de regarder les efforts appliqués des garçonnets, sous le regard sérieux de leurs camarades, 
il y avait les tentatives, pour un tonneau d’une taille plus réaliste, de ceux sur lesquels on peut s’appuyer (ou dans lesquels mettre du vin), d’un garçon désinvolte avec application par crainte de mal faire, aidé par ses belles qui prenaient la pose en lui passant les douelles, et l’angle pris par leur ébauche malgré les remises en place du moniteur, et les petites poussées redresseuses de Brigetoun.. ne suis pas restée pour voir l’effondrement prévisible.
il y avait aussi une vidéo commentée avec un joli lyrisme par le plus bavard, pour dire le choix du bois, le séchage, la fabrication des douelles avec leurs belles formes, etc.. et surtout le réchauffage puis la cuisson (c’est là qu’il devenait lyrique) du tonneau
il y avait la puissance sage de deux chevaux blonds, et le travail, en silence, devant nos yeux admiratifs, du maréchal ferrant, qui est parti le premier, libérant la place pour des tables, 
parce que on ne peut poser un nombre infini de fers, même si le travail est long, fait avec douceur, supporté par le cheval avec un détachement satisfait qui m’a fait penser, au moment où je suis restée en contemplation (malheureusement les places étaient rares devant eux, qui étaient les vedettes, et la courtoisie voulait qu’on ne s’attarde pas), à une femme rêvant ou discutant avec d’autres clientes, en abandonnant sa main à une manucure.
il y a eu, peu à peu, l’apparition de denrées dans les échoppes, des marmites de soupe au pistou, des plaques de cuisson, des bourriches d’huitres, et des gourmands se promenant avec des parts de tarte ou des fougasses, après la barbe à papa et les glaces des débuts de l’après midi, pendant que se préparaient les assiettes de charcuterie et de fromage..
il y a eu les compagnons descendant rejoindre la parade qui devait partir des remparts pour venir ouvrir le ban, il y a eu la lumière se faisant rasante, les enfants partant, des groupes grimpant vers nous pour la soirée à venir, quelques membres de confrérie qui avaient revêtu leur tenue, attendant le regroupement
il y a eu les vendangeurs montant sur la petite estrade du pressoir, me repérant, prenant la pose pour moi seule
il y a… c’est assez, le pressage – ou la préparation du pressoir, à côté des discours interminables de tous les officiels, et leurs commentaires approbatifs, bien sûr approbatifs sur le goût du raisin cueilli dans l’un ou l’autre des domaines pour l’occasion, etc… ce sera pour demain,

Monday September 01, 2014 at 0:01

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Prélèvements

Sans titreAlice s’attarde. Elle visualise la scène, dévisage un à un ceux qui sont réunis autour de la table et le corps inanimé qui en est le centre éclatant – La leçon d’anatomie de Rembrandt passe en un éclair devant ses yeux, elle se souvient que son père, un oncologue aux ongles longs et tordus comme des serres, en avait accroché une reproduction dans l’entrée de l’appartement familial, et s’exclamait souvent en la tapotant de l’index : voilà, ça c’est l’homme !, mais elle était une enfant songeuse et préférait y voir un concile de sorciers plutôt que les médecins qui peuplaient sa parentèle, stationnait de longs moments devant les étranges personnages admirablement disposés autour du cadavre, les habits d’un noir profond, les fraises immaculées sur quoi reposaient leurs têtes savantes, le luxe des plis aussi précieux que des origamis de gaufrettes, les passementeries de dentelles et les barbiches délicates, au milieu de quoi il y avait ce corps livide, ce masque de mystère et la fente dans le bras qui laissait voir les os et les ligaments, les chairs où plongeaient la lame de l’homme au chapeau noir, alors plus que l’admirer elle écoutait la toile, fascinée par l’échange qui s’y manifestait, finit pas apprendre que percer la paroi péritonéale fut longtemps considéré comme une atteinte à la sacralité du corps de l’homme, cette créature de Dieu, et comprit que toute forme de connaissance contenait sa part de transgression, décida alors de «faire médecine», si tant est qu’elle décida quelque chose, puisque tout de même elle était l’aînée de quatre filles, celle que son père embarquait à l’hôpital le mercredi, celle à qui il offrit le jour de ses treize ans un stéthoscope de professionnel…

Alice se recule progressivement et tout ce qu’elle voit se fige et s’illumine comme un diorama. Soudain, ce n’est plus une absolue matière qu’elle perçoit en lieu et place du corps étendu, un matériau dont on peut faire usage et que l’on se partage, ce n’est plus une mécanique arrêtée que l’on décortique pour en réserver les bonnes pièces, mais une substance d’une potentialité inouïe : un corps humain, sa puissance et sa fin, sa fin humaine…

Maylis de Kerangal

«réparer les vivants»

éditions Verticales

Sunday August 31, 2014 at 21:26

Sunday August 31, 2014 at 19:28

Sunday August 31, 2014 at 10:47

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